Dans la lignée de l’article consacré aux cartouchières en cuir de l’armée française, intéressons‑nous cette fois aux bretelles de suspension utilisées par l’armée française au cours du XXᵉ siècle. Alors je vous arrête tout de suite : oui, on parle bien de bretelles de suspension. Le fameux brelage désigne en réalité l’ensemble du « bordel » porté grâce aux bretelles de suspension. En gros, pour les nuls : « Le soldat ajuste ses bretelles de suspension une fois son brelage mis en place. »
Bref, ici aussi, on enfonce des portes ouvertes, tant ces équipements ont déjà été décrits dans une multitude d’ouvrages. Néanmoins, il reste toujours intéressant d’observer l’évolution du matériel… en scrollant.
Les bretelles de suspension en cuir
À la fin du XIXᵉ siècle, la France dispose d’une industrie du cuir florissante, ce qui pousse naturellement l’armée à privilégier cette matière solide et maîtrisée pour ses équipements. Les bretelles de suspension modèle 1892 en sont un parfait exemple : robustes, fiables et adaptées aux charges lourdes, elles accompagneront les soldats pendant près d’un siècle. Même après l’apparition des bretelles en toile modèle 1950, plus légères et économiques, le cuir continue d’être produit en parallèle, jugé plus durable et mieux adapté aux contraintes du terrain. Si bien que ces bretelles ne quitteront définitivement les stocks de la gendarmerie qu’au début des années 2000, témoignant d’une longévité exceptionnelle.
Le modèle 1892

Adoptée en 1892, la conception de ces bretelles de suspension s’articule autour d’un anneau en fer d’un diamètre de 35 mm. À cet anneau pendent littéralement trois lanières.
Les deux plus longues, d’une largeur de 50 mm au plus large et de 20 mm à leur extrémité la plus fine, reposent sur les épaules et se prolongent vers l’avant du buste.
La plus courte suit la colonne vertébrale, l’anneau venant se positionner entre les omoplates.
Le cuir, noirci, présente sur chaque lanière neuf trous destinés au passage du crochet de cartouchière modèle 1845, en forme de U. Néanmoins, de nombreux soldats ont raccourci leurs bretelles une fois celles‑ci réglées à la bonne taille. Par ailleurs, si neuf trous constituent la norme, on rencontre également des bretelles à dix trous, notamment sur les modèles utilisés dès la Première Guerre mondiale.
Pour distinguer les modèles du début de la Première Guerre mondiale, il convient de privilégier les exemplaires uniquement cousus ou uniquement rivetés. Les modèles combinant couture et deux rivets sont en général plus tardifs… même si, là encore, des exceptions existent.
Extrait du journal militaire de l'année 1892 disponible sur Gallica au sujet des nouvelles bretelles de suspension:
Quelques photos d'époques:
Pour aller plus loin sur le sujet: Forum la Grande Guerre
Le modèle 1892 modifié 1914

La modification de 1914 ne concerne que la couleur des bretelles de suspension. Désormais, le cuir employé est un cuir fauve pleine fleur et non plus noir. Le reste demeure inchangé : anneau en fer étamé et fixation des parties en cuir sur ce dernier, réalisée par deux coutures, elles‑mêmes consolidées par deux rivets tubulaires en laiton.
À partir de 1940, on voit apparaître les premiers rivets en aluminium.
À noter que, dans l’infanterie, les crochets sont portés bouton tourné vers le corps, tandis que la cavalerie les porte crochet orienté vers l’homme.

11 trous pour les crochets:
Après la Seconde Guerre mondiale, le nombre de trous augmente. Il est difficile de déterminer exactement quand cette modification a été introduite. On évoque souvent une adaptation à la morphologie du soldat, dont la taille moyenne augmente… pourtant, les dimensions du cuir ne changent pas.
Cette évolution apparaît progressivement entre 1945 et la fin des années 1940. Certains modèles à 9 trous ont été modifiés (trous ajoutés sur les deux parties avant, mais pas à l’arrière), puis les nouvelles productions ont été fabriquées directement avec 11 trous.
Une très longue carrière:
En fin de compte, les bretelles de suspension en Y auront été utilisées pendant près d’un siècle. Les dernières quittent les stocks de la gendarmerie au début des années 2000, en même temps que les MAS 36 et les FM 24/29.
Du cuir noirci, on est passé au fauve, puis au cuir chromé « jaune » (à partir de 1960). À noter toutefois que, pour l’Armée de l’air, c’est bel et bien le cuir noir qui est resté en usage. Des versions blanches destinées à la parade existent également.

Les crochets des bretelles de suspension:
Réalisés à l’origine en cuivre, ils sont également produits en tombac et en fer.
- 1: modèle 1845
- 2 et 3: modèle 1845 modifié 1905, par courbure de la tige
- 4, 5 et 6: crochets réalisés en tombac, en fer étamé ou non étamé
- En bas: crochets en fer de différentes fabrications, recouverts d'un vernis noir ou transparent.
Les bretelles de suspension en toile
Les fabrications "ersatz"
Au cours du premier conflit mondial, en raison de la mobilisation massive, certains équipements viennent rapidement à manquer. Les cartouchières et autres éléments en cuir composant l’équipement du soldat doivent alors être fabriqués en toile ou en matériaux de substitution. C’est dans ce contexte que voient le jour des bretelles de suspension de "substitution".
Sur le plan de la fabrication, il est difficile de décrire précisément ce matériel tant il varie selon les fabricants et les ressources disponibles à ce moment‑là. Nombre d’œillets pour le passage des crochets, conception entièrement en toile ou mélange toile/cuir : toutes les combinaisons existent. Sur le terrain, il s’agit d’un équipement typique de l’année 1915. Par la suite, les fournisseurs parviendront à répondre plus efficacement aux commandes de l’armée.
Ci‑dessous, quelques exemples — parmi tant d’autres — de bretelles de suspension caractéristiques de l’année 1915 :
Photos: Jerem1944 sur le forum MC3
Essentiellement conçues en toile, ces bretelles peuvent néanmoins comporter certaines pièces en cuir selon les fabricants et les matériaux disponibles.
Photos: Simon sur le forum la grande guerre et Seeko Riviera sur le forum MC3
Les modèles américains
Touchée dès le rééquipement de l’armée française à partir de 1943, l’équipementerie américaine — et en particulier les bretelles de suspension modèle 1936 — connaîtra une carrière prolongée au sein des forces françaises. Utilisés lors de la Libération, puis massivement en Indochine et encore en Algérie, ces modèles américains, présents aussi bien dans les stocks des casernes que sur le marché du surplus (où de nombreux soldats les acquièrent à titre personnel), ont été déclinés en plusieurs variantes au cours de la Seconde Guerre mondiale. Voici les modèles les plus couramment utilisés par l’armée française.
Le modele 1936
Fabriqué en toile de coton tissée serrée, le modèle 1936 constitue l’élément central du système de port américain utilisé au cours de la Seconde Guerre mondiale. Conçu pour répartir la charge du ceinturon et des équipements suspendus, il se distingue par une architecture simple mais extrêmement fonctionnelle.
- Partie arrière : le harnais est équipé de deux crochets métalliques fixés à l’extrémité des bretelles dorsales. Ces crochets viennent s’ancrer dans les œillets supérieurs du ceinturon, assurant ainsi la liaison structurelle entre les bretelles de suspension et le ceinturon, quel que soit le modèle utilisé.
- Partie avant : la section frontale comporte quatre crochets. Deux crochets latéraux, situés aux extrémités des bretelles de suspension, sont spécifiquement destinés à la fixation de la musette modèle 1936 lorsqu’elle est portée en position dorsale. Les deux crochets centraux, quant à eux, assurent la stabilisation du ceinturon.
- Dés d’arrimage : les dés métalliques situés sur le haut des épaules sont prévus pour l’arrimage des crochets de la musette modèle 1936.
- Réglages : plusieurs boucles de réglage en acier permettent d’ajuster précisément la longueur des bretelles afin d’adapter l’ensemble à la morphologie du soldat et d’optimiser la répartition du poids.
Photos: Paratrooper
Le modèle infirmier
Réalisé en forte toile de coton, ce harnais repose largement sur les épaules, ce qui permet le port de charges lourdes, notamment des brancards. Il est pourvu de quatre mousquetons — deux à l’avant et deux à l’arrière — qui viennent se fixer directement dans les œillets supérieurs du ceinturon. À noter qu’avec les musettes associées, le ceinturon n’est pas indispensable.
Distribué aux infirmiers durant la Seconde Guerre mondiale, on le retrouve encore sur les épaules des soldats français en Indochine, apprécié pour son confort d’utilisation.
Photos: Aiolfi
les nouveaux modèles français
À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, l’armée française se retrouve avec un matériel hétéroclite : stocks américains, stocks énormes du modèle en cuir des deux guerres, productions locales improvisées… Il devient urgent de moderniser et de standardiser l’équipement du fantassin.
Les bretelles de suspension modèle 1950
L’expérience du matériel américain — en particulier les modèles 1936 et 1945 — influence fortement les ingénieurs français dans la mise au point des bretelles de suspension modèle 1950. Néanmoins, on ne réinvente rien : la logique reste la même que pour son ancêtre en cuir, à savoir répartir le poids des équipements et soulager les hanches. Nouvelle notion toutefois : améliorer le confort de l’utilisateur !
De conception similaire aux modèles américains, le modèle 1950 est développé en même temps que le ceinturon modèle 1950 et la musette modèle 1950 - réservés aux troupes aéroportées (TAP). La toile de coton est de teinte verte, plus ou moins foncée selon les fabricants. Élément important pour le collectionneur : les rivets qui renforcent les coutures présentent un côté « en creux ».
- Partie arrière : le harnais est équipé de deux crochets métalliques fixés à l’extrémité des bretelles dorsales. Ces crochets viennent s’ancrer dans les œillets supérieurs du ceinturon, assurant la liaison structurelle entre les bretelles de suspension et le ceinturon modèle 1950.
- Partie avant : la section frontale comporte quatre crochets, dont deux crochets latéraux, situés aux extrémités des bretelles, spécifiquement destinés à la fixation de la musette modèle 1950 lorsqu’elle est portée en position dorsale. Les deux crochets centraux permettent quant à eux la stabilisation du ceinturon.
- Boucles d’arrimage : les boucles rectangulaires à double barre situées sur les épaules sont prévues pour l’arrimage des crochets de la musette modèle 1950.
- Réglages : plusieurs boucles de réglage en acier permettent d’ajuster précisément la longueur des bretelles afin d’adapter l’ensemble à la morphologie du soldat et d’optimiser la répartition du poids.
Les bretelles de suspension modèle 1950 modifié 1953
L’année 1953 marque un tournant pour les nouveaux équipements français du millésime 1950. Après deux ans d’utilisation sur le terrain, les défauts apparaissent et appellent des corrections. Sur les bretelles de suspension, ce sont les rivets qui montrent leurs faiblesses : les modèles utilisés jusque‑là, creux d’un côté, se révèlent fragiles et ont tendance à « sauter ». Pour y remédier, on adopte des rivets pleins des deux côtés, plus robustes.
Autre changement notable : la teinte de la toile évolue elle aussi. Elle s’oriente vers un vert plus foncé et devient plus homogène sur l’ensemble des livraisons de matériels neufs.

Les bretelles de suspension modèle 1950/53 sont produites jusqu’aux années 1980, et ce malgré l’adoption du nouvel équipement F1.
Une suite de chiffres noirs : la nomenclature de type OTAN.
La nomenclature OTAN apparaît officiellement dans l’armée française à partir de 1957, date de création du Bureau national de codification (CIMD), chargé d’attribuer les numéros OTAN aux matériels.
En pratique, son application sur les équipements individuels (dont les bretelles de suspension) devient visible au début des années 1960, lorsque les premières séries marquées sortent des manufactures.
Donc à éviter pour votre mannequin Algérie...
Les bretelles de suspension modèle US 1945 de fabrication française
Copie conforme des Suspenders Model of 1945 américains, ces bretelles sont spécifiques aux transmissions et exclusivement destinées au transport du poste AN/PRC-10, entré en service à la fin des années 1950 dans l'armée française. Une production des ces bretelles sera lancée en même temps.
Voici les bretelles équipées du (coussin) support de radio.
Les bretelles de suspension modèle F1 (ou 1974)

Au début des années 1970, l’armée française tourne une page : place à une nouvelle génération d’équipement en nylon, plus léger, plus moderne, plus pratique. Officiellement décrites au journal officiel en 1974, les bretelles de suspension adoptent alors un nylon vert très reconnaissable, symbole d’une époque où l’on repense entièrement le paquetage du fantassin.
Dans cette logique de modernisation, la musette dorsale évolue elle aussi : elle devient un véritable sac à dos, autonome, enfin pensé comme un élément à part entière. Résultat : plus besoin de l’arrimer aux bretelles de suspension. Celles-ci n’ont désormais qu’une mission claire et simple — répartir efficacement le poids du brelage sur les hanches et les épaules. Un gain de confort non négligeable pour les soldats sur le terrain.
Avec cette nouvelle doctrine, les bretelles adoptent une configuration en H : deux courroies à l’arrière, deux à l’avant, un ensemble plus épuré et plus logique.
À l’arrière, les courroies viennent s’enlacer autour du ceinturon. Elles sont maintenues par des bandes auto-agrippantes — souvent renforcées par un bon vieux morceau de chatterton noir, parce que le terrain a toujours ses propres solutions. Ce système permet un réglage rapide et précis de la hauteur.
À l’avant, les sangles réglables se terminent par un crochet métallique qui vient se fixer directement dans les œillets du ceinturon. Sur les épaules, on retrouve un anneau mobile en métal de chaque côté. Héritage des générations précédentes, ces anneaux restent un atout précieux : ils permettent d’accrocher facilement divers équipements et accessoires indispensables au quotidien du soldat.
A noter que ce nouvel équipement arrive en dotation avant le nouveau Fusil d'assaut FAMAS.
Les bretelles de suspension F1 au Rwanda en 1994:
Les bretelles de suspension modèle F1 type 2
Au début des années 1990, autour de 1992–1993, les bretelles de suspension F1 connaissent une nouvelle évolution. Les modèles fraîchement produits abandonnent progressivement les anneaux et crochets métalliques au profit d’éléments en plastique dur. L’idée derrière ce changement est triple :
- réduire (un peu) le poids, même si le gain reste symbolique,
- éliminer l’effet “clochette” provoqué par les pièces métalliques qui s’entrechoquent à chaque mouvement,
- faire baisser les coûts de production.
En théorie remplacées au début des années 2000 par le gilet de combat TTA, les bretelles de suspension restent pourtant utilisées encore aujourd’hui, notamment lors des exercices dans l’armée et la gendarmerie.
Gaston Ladalle
Merci à Baptiste pour son aide.
Sources: livres le soldat français d'O. Bellec, GI le guide du collectionneur tome 1 - Enjames.
Consultez ici l'agenda des reconstitutions historiques.
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Éric DAGNICOURT (samedi, 21 mars 2026 11:43)
Bonjour,
En ce qui concerne les bretelles cuir, il existe également un modèle en cuir chromé vert, apparu au début des années 60. Même s’il n’a pas été diffusé en très grand nombre, moins que le modèle en cuir chromé jaune, il ne s’agit pas pour autant d’un prototype ou d’un modèle d’essai, compte tenu du grand nombre d’équipements divers confectionnés également en utilisant ce cuir chromé vert.
Gaston Ladalle (samedi, 21 mars 2026 13:43)
Salut Eric, merci pour cette précision.
J'en avais entendu parlé, mais jamais vu.
Avis aux lecteurs qui pourrait me transmette une photo
Gaston