La trousse de toilette du soldat français 1914-1945

Première partie de l'article sur la trousse de toilette au XXème siècle, nous nous penchons ici sur la trousse dans l'armée française de 1914 à 1945.

Avis aux collectionneurs du thème "épicerie ancienne" et "rasage vintage", le sujet n'est pas uniquement réservé aux amateurs de militaria. Pour cette première moitié du XXème siècle, l'approche "armée française" n'est que le fil conducteur de l'article,  nous sommes avant tout sur une trousse de toilette "civile" composée de produits du commerce. 

 

A mes lecteurs:

Ce sujet est particulièrement "épineux" car il existe très peu de documentation sur le sujet. Les éléments présentés ici sont le fruit de trouvailles faites en marché aux puces, d'articles et publicités trouvées dans les journaux d'époque et d'informations glanées auprès d'anciens militaires. J'espère pouvoir le faire évoluer au fur et à mesure de mes "découvertes" sur le sujet.

 

Si vous voulez nous faire part de la "dotation" que vous avez touché pendant votre service ou que vous avez de la documentation sur le sujet, n'hésitez pas à commenter en bas de l'article ou me contacter directement ici

la trousse de toilette 1914-1945

La documentation sur le sujet étant extrêmement limitée, on ne peut se fier qu'aux catalogues anciens et journaux de l'époque. Ce qui en ressort, c'est qu'au moins jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale, la trousse de toilette et son contenu, étaient essentiellement "du commerce".

1914-1918

A l'entrée en guerre l'armée française est bien consciente de l'importance de l'hygiène du soldat. Un soldat "propre" sera en meilleure forme, tant sur le plan moral que physique... ce qui influence fortement son aptitude au combat. 

Manuel "conseils au soldat pour sa santé" 1916 (extrait, source Faussaires sous l'occupation)
Manuel "conseils au soldat pour sa santé" 1916 (extrait, source Faussaires sous l'occupation)

L'armée communique d'ailleurs dans ce sens et les officiers gardent un œil sur l’hygiène de leurs soldats.

Du coté du "matériel" de toilette, l'armée fournit serviette réglementaire et savon (un morceau de savon de 150 g renouvelé tous les 15 jours ). Pour le reste, rien n'est prévu, il revient au soldat de s'équiper par ses propres moyens.

 

Les journaux locaux conseillent aux soldats de se munir de produits de toilette pour leurs incorporations. Au cours de la guerre, les familles, les "marraines de guerre", les organisations caritatives ou encore les élèves d'écoles envoient des produits de toilette aux soldats du front. 

 

Au niveau régimentaire ou local (exemple de la coopérative centrale de Bar-le-Duc), une coopérative d'achat (ou le foyer) peut négocier auprès des commerçants locaux (ou fabricants nationaux) et acheter en grande quantité les produits de toilette. Le soldat peut ainsi trouver à moindre coût que dans le commerce, les produits dont il a besoin.

La coopérative centrale de Bar-Le-Duc:

Ce document très intéressant d'août 1918 donne un aperçu concret de ce que les soldats pouvaient acheter auprès de la centrale locale. Elle négocie directement auprès des commerçants ou industriels, les prix de revente aux soldats sont de ce fait bien plus avantageux que dans le commerce.

LE MATÉRIEL FOURNI PAR L'ARMÉE

A son incorporation le soldat touche une serviette de toilette et 150g de savon, renouvelable tous les 15 jours.

 

Le savon "armée française": ces savons de type savon de Marseille ont été produits par différents fabricants. Livrés en caisse bois, non emballés individuellement, ils sont très difficile à dater. A moins de connaitre l'historique de création (ou fermeture) de la savonnerie, les matrices n'ont pas dû fondamentalement changer d'un conflit à l'autre.

Au début du siècle, les savons de type "Marseille" étaient avant tout utilisés pour le nettoyage des vêtements et autres tissus du ménage. Ces savons "armée française" devaient également être destinés au lavage des effets et non à la toilette. Le témoignage d'un ancien parachutiste, de 1967 à 1985, conforte cette idée: "Pour les produits de toilette, nous ne percevions à l'armée que le savon, distribué périodiquement aux hommes de troupe (et non aux cadres à partir de sergent inclus) sous forme de savonnettes enveloppées de papier blanc sans marque (pour la toilette) et de blocs nus (savon type "de Marseille") pour le lavage des effets".

Néanmoins en temps de guerre, face aux difficultés d'approvisionnement, faire sa toilette au savon de Marseille ne devait choquer personne...

 

La serviette de toilette: de toile écrue, elles sont comme la plupart des serviettes civiles de la même période, un tissu blanc avec des bandes rouges. Seuls le tampon du fabricant et celui de réception peuvent aider à les dater.

 

Le modèle ne change pas entre 1914 et 1939.

les produits du commerce

La Manufacture d'Armes et Cycles de Saint-Etienne est pour l'époque ce qu'est Amazon aujourd'hui, on y trouvait de tout. Ci-dessous les pages relatives aux effets de toilette du catalogue de 1914. Rasoirs, miroirs, trousses de toilette, dentifrices, brosses à dents... voici un bel aperçu des produits de toilette disponibles à l'aube de la première guerre mondiale. 

Publicités extraites de journaux et magazines:

Source très intéressante pour se documenter sur les produits de toilette anciens, les journaux et leurs publicités. Malheureusement, contrairement à ce qui se fait de nos jours, la norme publicitaire de l'époque n'était pas forcément d'illustrer le produit, mais plutôt de mettre en avant les effets apportés. Fort heureusement certaines marques inspirées par le marketing anglo-américain illustrent déjà leurs produits. Véritable manne pour le collectionneur souhaitant dater un packaging, en voici quelques exemples:

Journal de la Meurthe et des Vosges du 11 février 1916
Journal de la Meurthe et des Vosges du 11 février 1916

 

1915, des fioles d'alcool de menthe trompeuses sont découvertes dans un commerce de Bar-le-Duc.

Belle illustration de la vente de produits de toilette, sur lesquels la mention "armée", non autorisée, se transforme en argument de vente.

 

Des exemples concrets

Un témoignage exceptionnel, une trousse originale intouchée:

Cette trousse de toilette a été découverte en 2019 dans la cantine du sous-lieutenant Pierre Lory, tué dans la Somme en septembre 1918. Elle contient tous les effets retournés à sa famille suite à son décès. Le tout a été remisé au grenier et figé dans le temps. 

Pierre Lory est né à Dijon en 1897, s'engage dans l'armée en 1915 et est affecté au 59e Régiment d'Infanterie en 1917. Le 17 septembre 1918, le sous-lieutenant Lory et sa compagnie passent à l'attaque du bois de Savy dans la Somme. Pierre Lory est blessé par éclat d'obus à la jambe gauche et décède le lendemain.

 

Intouchée depuis 1918, cette trousse nous donne un excellent aperçu du matériel utilisé sur le terrain. Il faut toutefois noter qu'il s'agit la d'une trousse d'officier, ayant certainement plus de moyens financiers que le simple soldat.

Cette trousse de toilette "roulante" contient: savon dentifrice Gibbs, brosses à dents en os, peignes en corne, rasoir "le Touring Paris" dans son coffret, blaireau au manche en métal, savon dans sa boite en aluminium, coupe ongle pliable, papier antiseptique, bassine pliable. Egalement présentes, les 2 brosses à vêtements (dépoussiérage et lavage).

Collection JB Passemard, droits réservés. 

Trousse reconstituée:

Voici un exemple de trousse de toilette reconstituée contemporaine au premier conflit mondial. La trousse de toilette peut être d'un modèle élaboré comme vu dans le catalogue ci-dessus, ou un simple "fourre-tout". Tout dépend des moyens du soldat. Ici notre homme se contente d'un simple sac en toile qui se ferme à l'aide d'un lacet.

Un exemple de trousse de toilette du soldat de la première guerre mondiale
Un exemple de trousse de toilette du soldat de la première guerre mondiale

 

Encore bien garnie, son contenu se réduira au fur et mesure du conflit... notamment pour le rasage. Notre soldat emporte un rasoir dit "coupe-choux", un savon à barbe, un bol pour le savon à barbe, un blaireau, une brosse à dents, du dentifrice et un savon. Grand luxe, un miroir "grand modèle à poser" qu'on laisse dans la cagna.

Le contenu en détail: 

Tous ces éléments sont du commerce et visibles dans le catalogue 1914 de la manufacture ainsi que sur les publicités présentées. Il faut toutefois savoir que les matériaux et modèles utilisés l'ont été des décennies durant, il est donc fort possible que les objets présentés ici soient plus "jeunes" que prévu.

La boîte à savon est en aluminium mat avec couvercle à charnière. Le pinceau à barbe a une monture nickelée et un manche en bois. Le rasoir est un modèle de luxe à manche en écaille. Le bol à barbe à pied est dit de "coiffeur". Le savon à barbe est de marque Colgate ou Gibbs. Le peigne démêloir est en métal. La brosse à dent au manche plat est en os et sans marque, celle au manche cintré est de marque Falconia, en os également. Le savon dentifrice de marque Gibbs en boite standard ou sous forme d'échantillon.

La toilette dans la réalité du terrain

Peu importe le contenu de la trousse, les réalités et difficultés du terrain rendent bien souvent la toilette "sommaire".

1939-1940

A l'aube de la seconde guerre mondiale, il n'y a pas de changements majeurs dans l'approche du sujet "hygiène" par l'armée française. Bien que toujours préoccupée par la santé de ses hommes, la dotation en matériel de toilette n'évolue pas. Comme en 1914, serviette individuelle et savon sont fournis (voir plus haut), le reste est toujours à la charge du soldat.

L'Est Républicain du 5 février 1940
L'Est Républicain du 5 février 1940

 

Dans la continuité de la première guerre mondiale, le soldat se procure dans le commerce les effets dont il à besoin. La encore, familles, œuvres de charité etc... fournissent des produits de toilette aux soldats. 

Le commerce s'organise et les produits destinés "à nos soldats" sont mis en avant.

 

le marché s'adapte

Dès l'entrée en guerre, c'est toute l'économie qui s'adapte. Les commerçants mettent en avant les produits pratiquent pour le front, les journaux prodiguent de précieux conseils aux femmes de soldats. Les publicités sont elles-mêmes résolument tournées vers "l'effort de guerre". Après tout, quoi de mieux pour une marque que d'être associée à la victoire "imminente".  Bref, la trousse du soldat est belle et bien civile...

Fabriquer une trousse de toilette pour "nos soldats":

Dans la presse fleurissent de nombreux "tutos" permettant aux dames de fabriquer des trousses de toilette pour le front.

Les produits du commerce

La trousse de toilette offerte par Gibbs (photo Alberic - Forum Militaria 1940)
La trousse de toilette offerte par Gibbs (photo Alberic - Forum Militaria 1940)

 

La "trousse du soldat offerte par Gibbs":

Très connue des collectionneurs de matériels France 1940, il n'existe malheureusement aucune information sur cette trousse de toilette "offerte" par Gibbs. 

Formidable opération de communication de la marque, la question de son contenu et de son mode de distribution reste ouverte.

Des publicités pour produits et trousses de toilette:

Voici une sélection de réclames sur lesquelles les produits sont illustrés. Toujours utile pour dater les packagings.

Plus spécifiquement pour les trousses de toilette:

Le catalogue de la Manufacture d'Armes de Saint-Etienne de 1935 (à défaut de celui de 1939). Il donne un aperçu des produits d'hygiène disponibles dans le commerce.

Ci-dessous l'extrait d'un catalogue de 1939 pour du matériels destinés aux scouts.

Des exemples concrets

Trousses reconstituées:

Voici 2 exemples de trousse de toilette reconstituée. L'ensemble des produits proviennent du commerce. Seuls produits fournis par l'armée, la serviette de toilette et le savon.

Ne disposant pas d'exemple de savon de toilette fourni par l'armée, à différencier de celui de type "de Marseille" destiné au lavage des effets, je présente ici un savon du commerce.

Le soldat utilise comme trousse de toilette un simple sac en toile fermant par lacet. La brosse à dents se loge dans un étui hygiénique en aluminium. Le dentifrice est un savon dentifrice de la marque Gibbs, tout comme le savon à barbe dans son étui plastique rouge. Le rasoir de marque Figaro est dit de "voyage" et prend très peu de place dans sa boite en métal. Le blaireau de même marque que le rasoir a un manche en corne. Un récipient alliant verre et aluminium fait office de bol à mousse. Le soldat s'est procuré un miroir "coquin" au dos duquel se trouve une femme en tenue légère. Le savon Palmolive est logé dans une boite en métal. La crème Nivéa en boite aluminium permet de ménager la peau, au même titre que les pansements Multiplast.

Lien vers les boites françaises de crème Nivéa.

 

Autre exemple de trousse reconstituée:

Disposés sur un petit sac en toile qui sert de fourre-tout, ce soldat amateur de produits Gibbs, emporte avec lui les effets suivants:

Rasoir américain "Star", brosse à dents à tête interchangeable Gibbs logée dans son étui aluminium, savon à barbe, savon dentifrice dans sa boite de transport et savon dentifrice de rechange en boite carton, blaireau à manche métallique, lame Gibbs Mince de rechange, miroir incassable, savon de toilette, peigne en métal et boite de pansements Tricosteril.

La brosse à dents "intendance française":

Hormis savon et serviette, l'intendance ne fournit aucun matériel de toilette aux soldats... à l'exception des troupes coloniales qui touchent également une brosse à dents.

Il n'y avait certainement pas qu'un seul modèle de brosse ni qu'un seul fabricant pour les brosses à dents fournies par l'intendance. Nombre d'entre-elles devaient d'ailleurs être de manufacture civile sans marquages particuliers. 

Le modèle présenté ici est fabriqué par Gibbs qui produit des brosses à dents similaires sous la marque Gibbs "Otomatic" dès les années 1920.

Pour la petite histoire, ces brosses ont été retrouvées au fin fond d'un grenier du 110 Régiment d'Infanterie à Donaueschingen (Allemagne) à sa dissolution en 2014. Ces casernes allemandes ont vu arriver en 1945 le 1er Régiment d'Infanterie puis le 4ème Régiment de Tirailleurs Marocains qui s'est ensuite transformé en 110 RI. Le stock de brosse à dents à dû suivre les régiments coloniaux avant d'être oublié là. 

Les miroirs:

Dans ce domaine, le choix est vaste. Entre les modèles dit de "foyers" et ceux que l'on trouve dans le civil, il y'en a pour tous les goûts.

Simple support publicitaire ou "souvenir grivois", les petits miroirs ronds sont très courants dans le commerce et prennent peu de place dans la musette.

Les foyers du soldat proposent quant à eux des miroirs en métal, solides et robustes muni d'un trou permettant d'accrocher le miroir à un clou ou une branche. A noter qu'ils sont la plupart du temps munis d'une housse en toile pour éviter les rayures.

 

Autre modèle courant dans les foyers, le miroir de campagne en bois. Généralement équipé d'un petit crochet pour son utilisation sur le terrain, plusieurs tailles existes.

1940-1945

le temps des restrictions

L'Echos de Nancy du 6 novembre 1940
L'Echos de Nancy du 6 novembre 1940

 

 

Les troupes allemandes occupent le pays, les difficultés d'approvisionnement font parties du quotidien... Les produits de toilette ne sont pas épargnés.

 

 

Le temps est à l'économie et aux produits de remplacement.

Les publicités, utiles à la datation des produits de toilette, se font rares au cours de la guerre.

Des exemples concrets

Trousse reconstituée:

Ce sont avant tout les produits de première nécessité tels que le dentifrice, le savon et ses dérivés qui vont être rationnés. Disposés sur une trousse fabriquée par madame, l'on retrouve brosse à dents, dentifrice en tube Cadum, blaireau, tube plastique Gibbs bleu pour le savon à barbe, crème Nivéa en boite métal, rasoir de voyage, lames de rechange, miroir et poudre "Princesse" remplaçant le savon. La poudre, une fois sortie du paquet, pourra être logée dans la boite à savon en aluminium.

Le savon en poudre:

Bel exemple de produit "de guerre" pour répondre à la pénurie des matières premières. Ce savon en poudre n'est pas du savon mais fait office de. Livré en caisse bois aux revendeurs, il est vendu à la pièce au consommateur final. 

la corne d'abondance américaine

Les restrictions en tout genre ne s'arrêtent pas avec la fin de la guerre, les derniers tickets de rationnement disparaissent seulement en 1949. En ce qui concerne la trousse de toilette du soldat français, elle "s'américanise". Dès 1943, les troupes équipées à l'américaine ou ayant accès aux fameux PX américains, l'équivalent du "foyer" du soldat, ont accès à une multitude de produits de toilette "Made in USA". Trousses en tout genre, crèmes à raser, déodorants etc... la trousse de toilette déborde!

Exemple reconstitué de trousse de toilette fournit par la croix rouge américaine. Miroir, serviette de toilette Canon, déodorant Hush, dentifrice Craig Martin, mousse à raser Glider, talc Mennen, rasoir Clix, brosse à dents Park Avenue et papier toilette Waldorf.

 

La trousse américaine suivra les troupes françaises en Indochine... Elle sera abordée dans un prochain article sur la trousse de toilette de 1945 à 1999.

Gaston Ladalle

Merci à Eric, Jean-Gabriel, Jean-Bernard, Antoine, Feder et Vincent pour leur aide.

 

Sources: les extraits de PQR ont pour origine le site limedia.fr, ceux de magazine proviennent de Gallica. Livre "1940 le soldat français"-Bellec. Site les Français à Verdun

 

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